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Mediapart : Des ministères aux affaires: les folles manœuvres du conseiller Supplisson

Retrouvez dans son intégralité l’article de Médiapart sur Frank Supplisson:
– président de l’agglomération Montargoise,
– ancien président de la commission des finances de l’agglomération,
– ancien président de la commission sport de l’agglomération,

– président de la commission d’appel d’offres de l’agglomération,
– président de la commisison de délégation de service public et commission d’ouverture des plis de l’agglomération,
– 1er Vice-président du PETR, en charge de la commission Finances – Contrat Région
– ancien premier adjoint de M Digeon à la ville de Montargis


Des ministères aux affaires: les folles manœuvres du conseiller Supplisson

Article de médiapart du 11 mai 2020 Par Romaric Godin et Antton Rouget
Reproduction interdite sans l’autorisation de l’auteur, tous droits réservés
source : https://www.mediapart.fr/journal/france/110520/des-ministeres-aux-affaires-les-folles-manoeuvres-du-conseiller-supplisson

 Frank Supplisson préside la communauté d’agglomération de Montargis, dans le Loiret. © Frank Supplisson / Facebook

Reconverti dans le privé, le haut fonctionnaire Frank Supplisson enchaîne les reprises d’usines dans des secteurs industriels stratégiques. Après l’armement en janvier, il se positionne désormais sur la santé et l’usine Famar, qui façonne un médicament à base de chloroquine, molécule testée contre le Covid-19. Cet ancien conseiller de Sarkozy, Lagarde et Besson bénéficie du soutien de Bercy.

Frank Supplisson ne pouvait pas rater une occasion pareille. Reconverti dans le privé, ce haut fonctionnaire, qui a travaillé auprès de Nicolas Sarkozy, Christine Lagarde et Éric Besson, a jeté son dévolu sur l’usine Famar, à Saint-Genis-Laval, près de Lyon. En redressement judiciaire depuis près d’un an, ce façonnier pharmaceutique produit notamment des comprimés de Nivaquine, un médicament de Sanofi ayant pour principe actif la chloroquine, une molécule testée contre le Covid-19. Sa situation a été ultra-médiatisée à la faveur de la crise sanitaire. Au point que certains élus, à gauche comme à droite, réclament désormais sa nationalisation pour « rebâtir une indépendance agricole, sanitaire, industrielle et technologique française ».

Frank Supplisson n’a jamais travaillé dans le domaine de la santé. Mais qu’importe, au fond. « L’idée est de réunir des industriels sur un projet pour faire quelque chose d’ambitieux. Dans le contexte actuel, on se dit que la santé et le médicament vont rester des secteurs stratégiques. Nous en sommes au stade des lettres d’intention. On travaille, on construit une équipe très solide avec des financements », explique-t-il. Une offre doit être déposée avant le 25 mai.

Il est comme ça, Frank Supplisson, énarque de 47 ans, ancien directeur de cabinet au ministère de l’économie reconverti dans les affaires après la défaite de la droite à la présidentielle de 2012. Il fonce, ça passe ou ça casse, ce n’est pas grave, tant que c’est un « beau projet » qui peut rapporter. Comme ce jour de l’été 2019, où il s’est pris à rêver de construire un « genre de Guantánamo » pour les réfugiés qui débarquent sur les côtes grecques. Le lendemain, malgré l’aide d’un certain Claude Guéant, il échouait à vendre du coltan du Burundi à des investisseurs israéliens par le biais d’une société domiciliée aux Seychelles.

En 2014, déjà, sa reprise du grand groupe de sidérurgie Ascométal n’avait pas connu meilleur destin : l’entreprise a plongé trois ans plus tard avec fracas, ce qui lui vaut aujourd’hui encore une rancune tenace du président de la région Hauts-de-France Xavier Bertrand.

Entrepreneur fantasque et raté ? Pas vraiment. Celui qui préside aussi la communauté d’agglomération de Montargis (Loiret), où il rencontre quelques déboires, actuellement en détachement de la fonction publique pour exercice d’un mandat local, a démontré ces derniers mois sa capacité de rebond en reprenant, coup sur coup, deux sites industriels à Annecy et à Tarbes. Le tout en jouant de son entregent, et de cette barrière poreuse entre l’administration et le monde des affaires. Un univers dont il connaît sans doute mieux que quiconque les rouages et les codes.

L’usine Alpine Aluminium d’Annecy va très mal. Pour la reprendre, le groupe grec Cosmos, qui dispose d’une solide expérience dans l’aluminium, avait présenté une offre sérieuse (lire ici).

Mais c’est Supplisson qui a emporté la mise le 3 décembre, devant le tribunal de commerce d’Annecy, en dépit de l’opposition d’une partie des salariés. Alors que l’usine est victime d’un sous-investissement chronique depuis sa reprise en Scop par les salariés en 2015, Supplisson a beaucoup promis : un site remis à niveau, la poursuite de l’activité d’aluminium d’Alpine et même le développement d’une activité d’aciers spéciaux pour créer de l’emploi.

En juillet dernier, un ouvrier est mort à Alpine. Raison pour laquelle Supplisson prévoit de relancer la production au terme de neuf longs mois de rénovation. Ensuite, il reprendra, assure-t-il, 49 des 99 salariés. En attendant, ils seront placés en chômage technique ou reclassés dans des entreprises locales.

Seulement, depuis la reprise du site le 3 décembre, sa priorité semble tout autre que de remettre à flot l’outil industriel : Frank Supplisson et son ami Mathieu Janin, ancien directeur du développement logistique du promoteur immobilier Nexity, font tout pour louer le plus vite possible le foncier disponible, 8,5 hectares idéalement situés pour des bureaux, des activités de services ou d’autres industries.

Les deux hommes n’en sont pas à leur coup d’essai : Janin travaille déjà avec Supplisson, qui lui facture des honoraires de conseil, au Cheylas, en Isère, où l’aciérie qu’il a rachetée a laissé la place à un vaste espace de location. Et il a construit un modèle semblable à Gandrange, en Moselle.

C’est d’ailleurs Mathieu Janin qui, le soir du 18 septembre, avait sensibilisé Frank Supplisson en lui demandant de « regarde[r] le site d’Alpine Aluminium à Annecy ». Il parle bien du site et non de l’activité. Le dirigeant de MJ Stones ne cache pas son enthousiasme : « magnifique »« rare ». Après avoir regardé « sur Google Maps » son emplacement, Frank Supplisson conclut : « Hallucinant. » Mathieu Janin est catégorique : « Il faut acheter. »

L’agent immobilier se rapproche d’architectes du cabinet Franc, qui demandent une analyse au groupe Axtom, « créat[eur] de solutions immobilières », en vue d’un « concours d’architectes » sur le site d’Alpine. Le cabinet Franc prévient Axtom, dans un courriel du 16 décembre en lettres capitales : « ATTENTION : LE PROJET EST CONFIDENTIEL. »

Le 19 décembre, Axtom sort son premier compte-rendu : « Une valorisation cohérente de la partie haute construite consisterait au développement de bâtiments mixtes d’activités au rez-de-chaussée et de laboratoires/bureaux en étage afin de densifier au mieux l’espace. L’ensemble des bâtiments existants à l’exception de l’entrée seraient démolis. »

L’exploitation du foncier peut rapporter gros, même en tenant compte du coût de la remise à neuf du terrain et de sa dépollution. Le site d’Annecy a en effet été valorisé par le cabinet spécialisé Frérault, dans un document qui a été versé au dossier du redressement judiciaire, à 20 millions d’euros. Et à 28 millions quand le quartier aura été rénové.

Le 17 octobre, Supplisson convainc Alain Samson, patron du fonds d’investissement Samfi, de devenir son partenaire financier pour la reprise, sur la base des mêmes arguments immobiliers : «  Le mètre carré habitable à Annecy est à 4 700 euros… On s’associe à un industriel de l’aluminium à qui on donne 20 % du capital pour raconter une histoire… »

Le 28 octobre, Supplisson relance Samson, avec enthousiasme : « La pression sur le foncier est énorme. 8,5 hectares au centre-ville d’Annecy… » Le 5 novembre, les deux hommes peaufinent leur projet. Supplisson parle de reprendre 60 salariés. « On peut faire la première année en chômage d’activité pour les 60. Puis on les licencie. Les 2,4 millions [d’indemnités – ndlr] sont payés par les stocks [d’aluminium – ndlr] sur place », écrit-il sans ambages. « Alain » est « OK » pour 40, mais pas pour 60. L’offre sera stabilisée à 49 salariés.

Des projets immobiliers en catimini

Dès lors, Mathieu Janin multiplie les prospects pour des locations de terrains et bâtiments. Les visites s’enchaînent, conduites par BNP Real Estate, filiale du groupe bancaire spécialisée dans l’immobilier d’entreprise, dans le plus grand secret.

Le 18 décembre, dans un courriel à un salarié de Samfi, Frank Supplisson délivre la procédure à suivre : « On fonctionne en sourdine, sans annonce, sans mandat, mais on avance discrètement ». Et d’ajouter qu’« il faut juste être super prudent ».

Comment les investisseurs justifient-ils le décalage entre ces démarches immobilières et leurs promesses de développement de l’outil industriel lors de la reprise de l’usine soutenue devant le tribunal de commerce ?

Interrogé par Mediapart, Mathieu Janin explique que les deux projets sont en réalité complémentaires. « Sur une partie du site, l’activité industrielle sera installée dans un bâtiment neuf, dont le permis de construire devrait être déposé dans les prochains mois », expose-t-il. Cette migration de l’activité vers un nouveau bâtiment ne figurait toutefois pas dans le plan de reprise.

« Sur une autre partie du site, les bâtiments et terrains existants permettent la réindustrialisation et devraient voir les nouvelles activités métallurgiques s’installer dès cette année, une fois terminés les travaux de dépollution », ajoute-t-il, en indiquant que « 70 emplois seront créés ».

Pour Frank Supplisson, qui rappelle qu’il s’est engagé devant le tribunal à ne pas céder le foncier pendant dix ans, « les activités qui seront développées sur le site seront industrielles, liées aux matériaux », même si, « bien entendu, comme dans toute industrie, il y aura aussi un volet logistique, avec des entrepôts pour les matières premières et les produits finis ».

L’usine Alpine Aluminium et ses importantes réserves foncières. © Etude Meynet

 

Avant la fuite des documents que nous avons analysés, personne ne devait éventer le projet. La discrétion s’est accrue quand nous avons interrogé une première fois Frank Supplisson sur ses intentions, le 12 décembre 2019. « Dis-moi si je décale les rendez-vous […] à dans trois à six mois », a réagi M. Janin lorsqu’il a été informé de notre démarche. « Non, tu ne décales pas mais tu es super prudent, tu n’en parles à personne », lui a répondu le repreneur.

Car, pour convaincre les autorités et le tribunal de commerce, il a fallu tout axer sur l’avenir industriel du site. Le 4 octobre, Frank Supplisson demande à Jean-Noël Hénon, un banquier d’affaires de RiverRock qui le conseille dans cette transaction, si la société Aluminium Dunkerque ne pourrait pas « “jouer le jeu” avec [eux] » « Sont-ils OK pour prendre 20 % gratuitement dans la société de reprise, juste pour raconter une histoire industrielle ? Cadeau », écrit-il.

Sollicité par Mediapart, Jean-Noël Hénon n’a pas voulu répondre à nos questions.

Finalement, pour la reprise de l’activité d’aciers spéciaux – le cœur de l’activité d’Alpine –, des négociations s’engagent avec la société Decremps, une PME familiale de BTP de la région d’Annecy.

Mais, dans un mail laconique daté du 29 octobre, son président, Yann Decremps, renonce et se « désengage ». Cela n’empêchera pas Supplisson de maintenir Decremps dans l’offre de reprise présentée au tribunal pour crédibiliser la possibilité de créer « 100 emplois ». Interrogé par Mediapart, Yann Decremps n’a pas retourné nos demandes d’entretien. « Il est aujourd’hui de retour », annonce, sans plus de détails, Frank Supplisson.

Les repreneurs ont aussi peaufiné leur « histoire » sur un autre aspect crucial : dans leur offre, ils indiquent qu’une autre entreprise, Trimet, basée à Saint-Jean-de Maurienne, est prête à fournir à un prix « très compétitif » des plaques d’aluminium qu’Alpine pourra reconditionner (lire ici).

Or, en octobre, Supplisson a demandé à Jean-Noël Hénon de solliciter Trimet pour obtenir un devis défiant toute concurrence. « Non engageant !, ajoute Supplisson à l’adresse de son banquier. Il faut démontrer que ce serait plus économique de passer par eux, même si in fine on fermera tout. »

À la différence de l’offre concurrente de Cosmos, le binôme Supplisson/Samson n’a pas proposé une recapitalisation massive d’Alpine Aluminium. Supplisson a promis 10 millions d’euros d’investissement mais ne s’est engagé que sur une recapitalisation de 10 000 euros.

Les échanges entre Frank Supplisson et Alain Samson montrent que les deux hommes se sont attachés à rendre cet engagement suffisamment imprécis pour que l’investissement puisse, par exemple, être porté par des prestataires logistiques qui occuperont le site, tels que Chronopost ou Amazon. « L’engagement de 10 millions d’euros d’investissement sera très largement dépassé, maintient tout de même Frank Supplisson à Mediapart. Et ces sommes seront bien engagées par le repreneur. » Alain Samson nous a indiqué qu’il ne souhaitait pas nous répondre sur les différents points soulevés par notre enquête.

Peu importe la réalité des investissements, en bout de chaîne il a fallu que le projet – ou l’« histoire » que l’on raconte autour – trouve une oreille attentive au ministère de l’économie et des finances. En l’occurrence, l’administration – qu’on aurait pu imaginer garante de la neutralité en pareilles circonstances – s’est impliquée en faveur de l’offre Supplisson/Samson.

« Ma mission d’intérêt général est d’accompagner toutes les parties prenantes […] qui en font la demande afin de rechercher des solutions permettant de préserver l’activité économique et les emplois pérennes », précise le délégué interministériel aux restructurations d’entreprise, Marc Glita.

De nombreux échanges entre le fonctionnaire et le camp Supplisson laissent entrevoir des marques de soutien, dont ne bénéficie pas le concurrent Cosmos. Marc Glita explique que « le candidat Cosmos n’a semble-t-il pas jugé nécessaire de prendre contact avec les services de l’État ». « S’il l’avait fait, ajoute-t-il, il aurait été accompagné de même jusqu’à la présentation de son offre au tribunal de commerce. »

Cet accompagnement a pris une forme particulière le 25 novembre. Ce jour-là, le président de la Scop à la tête d’Alpine, Grégoire Hamel, interpelle par courriel le délégué interministériel Marc Glita en lui transmettant les éléments alors nouveaux sur le passé de repreneur de Frank Supplisson au Cheylas et à Valenciennes. Ces informations avaient contraint le tribunal de commerce à ajourner sa décision.

Grégoire Hamel demande à Marc Glita « de transmettre ces éléments à M. Bruno Le Maire » afin que le ministre « soit pleinement informé des enjeux » : les témoignages d’anciens salariés des entreprises reprises par Frank Supplisson soulignent le risque de transformation du site en un pôle de services industriels.

Grégoire Hamel n’aura cependant jamais de réponse à ce courriel, que le délégué interministériel transfère en réalité en douce à Jean-Noël Hénon. « Comme convenu », lui précise le fonctionnaire. M. Hénon invite, dans la foulée, Frank Supplisson à la plus grande prudence, en lui demandant une totale discrétion. La dernière ligne droite se fera tout schuss : une semaine plus tard, le tribunal valide leur projet.

Un ouvrier d’Alpine avant sa reprise. © Etude Meynet

 

Pour la reprise d’Altifort SMFI à Tarbes, Frank Supplisson a pu compter sur un allié local de poids. Le discret député des Hautes-Pyrénées Jean-Bernard Sempastous – qui « a l’oreille du PR [président de la République – ndlr], dont il est proche depuis de nombreuses années », selon Jean-Noël Hénon – est directement touché par l’avenir de cette usine de 34 salariés. Altifort forge des coques d’obus qu’elle vend aux industriels de l’armement, les clients finaux étant le ministère de la défense et l’exportation. D’où l’attention particulière portée par l’État à ce dossier.

« La coque est vendue 160 euros. Avec 50 000 [commandes] par an, ils [l’usine] s’en sortent », explique Frank Supplisson par courriel à ses conseillers le 12 septembre. Il conclut : « La balle est dans le camp des pouvoirs publics. »

« Tu pars en bas de l’échelle, tu finis aux Seychelles… »

Pour présenter l’offre de Frank Supplisson, M. Hénon a pris attache avec Marc Glita, mais aussi avec un ingénieur général de l’armement du Service des affaires industrielles et de l’intelligence économique, rattaché à la Direction générale de l’armement (DGA).

En dernier ressort, les offres seront filtrées par l’Élysée. Le « PR » Emmanuel Macron a été saisi du dossier par Jean-Bernard Sempastous, confirme M. Hénon dans un mail du 8 octobre consulté par Mediapart.

Comme à Annecy, le candidat à la reprise explore plusieurs débouchés potentiels. Début octobre, il sollicite un ami dans la finance, un certain Stéphane Sellam, dans le but de trouver un débouché des plus délicats : faire entrer dans le projet l’Arabie saoudite, actuellement responsable de l’une des plus graves crises humanitaires du monde au Yémen.

Il explique même qu’il est prêt à céder une partie du capital à des fonds saoudiens. Il développe une autre idée : obtenir une « grosse commande » d’obus de la part des Saoudiens, en les convainquant de constituer un « stock stratégique ». L’opération permettrait « d’éviter de se trouver soumis aux aléas de l’opinion publique française »« Il n’y a eu aucune démarche envers de quelconques autorités étrangères puisque ces idées ont été aussitôt abandonnées », déclare Frank Supplisson à Mediapart.

Au mois d’octobre, sa volonté semblait pourtant différente. « Tu feras l’intermédiaire, détaillait-il à Sellam. Il faudrait commander 100 000 obus. Actuellement ils en commandent 40 000 par an environ. » L’énarque disait aussi qu’il pourrait « appuyer cette commande politique pour sauver la filière française et notre souveraineté nationale ».

La conversation s’est poursuivie les semaines suivantes, avant l’organisation d’une réunion programmée le 3 novembre avec des intermédiaires. Si elle s’était concrétisée, la commande aurait alors dû transiter par une société américaine. Qu’est-il advenu ensuite de ce projet ? Frank Supplisson évoque des échanges privés, qui n’ont donné « aucune suite »« À ma connaissance, aucune discussion n’a été engagée avec de quelconques autorités étrangères », relativise-t-il aussi.

Frank Supplisson lors de travaux de la communauté d’agglomération de Montargis. © Frank Supplisson / Facebook

 

Au même moment, le repreneur avance sur un autre front : il doit convaincre le fabricant Nexter, propriété de l’État, de remplir, sur deux ans, le carnet de commandes de l’usine pour la relancer.

Supplisson, qui ne verse que 1 000 euros pour racheter les actifs d’Altifort, souhaite que Nexter s’engage sur une commande ferme de 50 000 obus par an en 2020 et en 2021. Dans les premiers échanges, l’industriel semble réfractaire. Il faut donc une pression qui vienne de très haut pour le faire changer d’avis.

Le 30 septembre, Jean-Noël Hénon écrit à Supplisson : « L’idée est de demander à Alexis Kohler [l’actuel secrétaire général de l’Élysée – ndlr] d’appeler Nexter. Il était à la manœuvre sur le deal avec KMW [rapprochement de Nexter en 2015 avec l’allemand Krauss-Maffei Wegmann pour créer un « Airbus des blindés » – ndlr]. On a plusieurs moyens de le joindre. » « C’est vrai que la fin de toute la filière des obus français, ça fait tache… », abonde Supplisson.

Les échanges se poursuivent aussi avec le député Jean-Bernard Sempastous, la DGA et Bercy. Le 8 octobre, Jean-Noël Hénon invite Frank Supplisson à la plus grande prudence : « On avance, comme des laborieux, en courbant l’échine et en négociant ce deal pied à pied en faisant low profile. Tu pars en bas de l’échelle, tu finis aux Seychelles… »

Le 6 novembre, le banquier invite le député Sempastous à déjeuner chez Françoise, à deux pas de l’Assemblée nationale, à Paris. « Alors on est sauvés », souffle Supplisson.

En sortant du rendez-vous, le banquier lui demande de rédiger « une note blanche qui va arriver sur le bureau de PR ». « APR dans le dispositif », ajoute-t-il. APR ? « Agnès Pannier-Runacher », précise Hénon, secrétaire d’État auprès du ministre de l’économie, qui a elle-même pantouflé dans le privé avant de rejoindre le gouvernement (relire notre enquête ici)« Des notes d’information ont été diffusées concernant les enjeux de cette opération de sauvetage, ce qui n’a rien de choquant », assume Frank Supplisson auprès de Mediapart.

[[lire_aussi]]Publiquement, le candidat à la reprise met la pression sur les pouvoirs publics dans les médias. Son propos est clair : sans lui, plus d’usine d’Altifort, et sans Nexter, pas d’offre viable de sa part. « L’activité économique est insuffisante pour maintenir la forge à l’équilibre. Il y a nécessité d’obtenir de l’État via la délégation générale pour l’armement et de Nexter un niveau de commandes qui permette durant deux ans de la diversifier », plaide-t-il, le 3 décembre, dans La Semaine des Pyrénées.

Le dossier s’enlise. Frank Supplisson s’en inquiète auprès du ministère des armées : « Nexter nous propose 8 400 livraisons au lieu de 100 000. » « Impossible », dans ce cas, de reprendre l’usine, prévient-il.

Le 12 décembre, au terme d’un intense lobbying, tout se débloque favorablement : la DGA confirme son engagement à commander 80 000 obus en deux ans à Nexter. Une commande qui doit directement ruisseler sur Frank Supplisson.

Le repreneur soumet immédiatement à Nexter une proposition d’engagement sur les prix – à 217,70 euros par chambre d’obus – pour 100 000 pièces (sur deux ans), en se disant prêt à accepter une clause de revoyure au terme des premiers 50 000 obus livrés.

Les prix seront alors ajustés « à la hausse ou à la baisse », selon plusieurs facteurs, comme l’évolution du coût de l’énergie et des matières premières, mais aussi en fonction des marges d’Altifort. L’entreprise publique accepte cette proposition dans son intégralité.

Le 10 janvier, malgré les fragilités du plan, le tribunal de commerce de Paris accepte l’offre de reprise, provoquant l’inquiétude des ouvriers. « M. Supplisson met 1 000 euros pour racheter l’usine dont les bâtiments sont estimés déjà à 2 millions. La procureure et les mandataires ont émis un avis défavorable. Seul le juge a délibéré en faveur, proteste Benjamin Duez, un des représentants du personnel de Tarbes, au sortir de l’audienceC’est une affaire politique et nous sommes pris en otages. C’est une honte ! »

Qu’adviendra-t-il de l’usine au terme des deux ans, une fois l’engagement de Nexter soldé ? « L’objectif du projet est précisément de diversifier l’usine de Tarbes afin qu’elle puisse adresser d’autres marchés dans deux ans. Ce travail est d’ores et déjà en cours », explique Frank Supplisson. Le député Sempastous en convient : si « la reprise de cette entreprise est importante, car cela représente une trentaine d’emplois »« l’une des fragilités demeure dans le fait qu’elle ne dépende que d’un seul donneur d’ordres, qui est Nexter »« L’idée est bien sûr de trouver de la charge de travail diversifiée sur l’environnement propre de l’usine », explique-t-il à Mediapart.

Pour les ouvriers, l’incertitude se prolonge. « Nous sommes dans l’expectative. Ç’a commencé très très mal », témoignait Benjamin Duez auprès de Mediapart en févrierFaute de liquidités, expliquait-il alors, « il a fallu vendre des bornes d’acier pour faire [les] salaires de janvier ». Les inquiétudes ne se sont pas estompées depuis.

« Le carnet de commandes est rempli », a voulu rassurer, le 7 mai, Frank Supplisson auprès de Mediapart, en précisant qu’en raison d’un « déficit de production important », les équipes allaient même « passer en 3/8 » la semaine suivante. Les principaux concernés, en chômage partiel, ne semblaient pas au courant de ce changement, à en croire le représentant du personnel Benjamin Duez, interrogé ce lundi : « On n’en a pas entendu parler, on n’a même pas les effectifs pour faire un 3/8. On est toujours dans l’attente et Monsieur Supplisson ne veut pas investir dans l’usine tant que la DGA n’a pas encore validé les commandes. »

Prolonger

Boite Noire

Nous avons débuté notre enquête au mois de janvier.

Comme pour tous les intervenants de l’article, nous avons interrogé Frank Supplisson en février. Nous l’avons sollicité une nouvelle fois ce jeudi 7 mai à la faveur de son intention de reprendre l’usine Famar.

URL source: https://www.mediapart.fr/journal/france/110520/des-ministeres-aux-affaires-les-folles-manoeuvres-du-conseiller-supplisson

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